Fallouja en garde à vue

Publié le par Feurat ALANI

Un article de Feurat Alani à Falloudja pour Le Soir 

EDITION DU VENDREDI 4 FéVRIER 2005.

 

REPORTAGE.

A Falloudja, la vie a brusquement changé depuis le 8 novembre, date de l'intervention américaine contre les moudjahiddines. Les professeurs n'enseignent plus. Les enfants ne vont plus à l'école. Les échoppes et commerces de quartiers ont cessé toute activité tandis que les combats, bien que diminués, se poursuivent encore et toujours. L'engouement général pour les élections a fait de la « cité des mosquées » une ville oubliée. « Forcé » de quitter la ville durant l'intervention, Ziad Abou Issa, un père de 5 enfants âgé de 48 ans, a du mal à cacher sa peine et exprime sa détresse : Lorsque des obus ont commencé à toucher notre jardin et qu'une vitre a éclaté, j'ai compris qu'il fallait partir. Et comme tant d'autres, Ziad a dû émigrer avec sa famille. C'est près de la frontière syrienne, auprès de ses proches, que ce père de famille a trouvé refuge. Aujourd'hui, même sonner à la porte de son voisin demande du courage, soupire Ziad. A présent encore, la coalition encercle la ville. Seuls les habitants de certains quartiers sont autorisés à y pénétrer, sous réserve de montrer patte blanche en présentant un justificatif de domicile et un certificat d'approvisionnement en nourriture distribué à chaque Irakien - dont les Falloudji - par le gouvernement. Cependant, ces exilés doivent quitter les lieux à 15 heures. L'administration intérimaire d'Iyad Allaoui autorise un créneau horaire (10-15 h) à ceux qui veulent prendre des photos pour d'éventuelles demandes d'indemnités. Ainsi, depuis des semaines, les habitants défilent, engendrant des files d'attente de plusieurs kilomètres, qui conduisent souvent à quelques accrochages entre les habitants et les soldats de la coalition. C'est le cas de Fawzi Naqab, réfugié à Bagdad et venu spécialement pour constater les dégâts : Alors que je faisais la queue, un soldat a pointé son arme sur moi et m'a mis à terre. Un autre m'a relevé et a inscrit la lettre « C » sur les revers de mes mains. Après m'avoir emmené dans un bâtiment, on m'a bandé les yeux et j'ai subi un interrogatoire musclé, explique-t-il. Une fois terminé, on m'a signalé que c'était pour me créer un badge. Les soldats auraient selon lui prélevé son « empreinte ADN » (en fait, très probablement, une simple empreinte des doigts...) et prit ses empreintes oculaires.

Pour contrôler la zone, les forces américaines procèdent à une identification oculaire des résidents, admis au compte-gouttes. Photo AFP

Apparemment, ces prélèvements serviront à identifier minutieusement les habitants à l'aide de ce badge et « faciliteront » l'entrée dans Falloudja. En effet, Falloudja étant considéré comme le bastion de la résistance pour certains, le gouvernement a décidé de répertorier tous les Falloudji comme des moutons, ironise Fawzi. Une fois listé, il a été relâché après deux heures d'attente. Et c'est une fois lavé de tout soupçon que s'est poursuivi son périple, à pied et durant plusieurs kilomètres, les voitures étant interdites au-delà de la clôture américaine. Là, un deuxième barrage s'est improvisé par les factions djihadistes. En effet, la guérilla, ayant découvert à plusieurs reprises des espions américains ou irakiens - déguisés en femmes selon des témoins - inspecte les allées et venues des Fallouji. Et comme la plupart des réfugiés, Fawzi ne récupérera pas sa maison intacte mais s'estime chanceux, comparé à d'autres. Ma maison est restée debout, mais ils ont brisé mes meubles, brûlé toutes mes affaires et ont même mitraillé ma télévision. Ce qu'il pense de l'intervention américaine ? Des voleurs, grommelle-t-il en redressant son keffieh rouge, ils nous ont imposé leur loi, je risque ma vie à venir voir mon domicile et je ne retrouve que de la poussière et des cendres. Saed Al Joumaly, quand à lui, a quitté Falloudja dès la première intervention américaine en avril dernier. Sa maison étant situé près de la ligne de front américaine, cet ancien militaire gradé de Saddam Hussein, blessé pendant la guerre Iran-Irak, a été contraint de s'enfuir auprès de sa famille, près du quartier huppé d'Al-Mansour à Bagdad. Infirme du pied gauche, la cinquantaine, ce père de 4 enfants à la moustache généreuse peine à marcher et dispose du statut de mutilé de guerre. Seulement voilà, il ne perçoit plus sa pension mensuelle de 180.000 dinars (120 dollars) depuis plus de deux mois. Ayant du mal à se déplacer, il ne peut plus aller auprès de sa banque située à Falloudja, aujourd'hui inaccessible pour un handicapé de guerre. Ce qui l'accable le plus ? Le sort de sa famille. Mes deux fils sont étudiants en médecine et ma femme est enseignante. Cela fait 3 mois qu'ils ne vont plus à l'université, raconte Saed, le visage irascible. Son fils, Kays, 12 ans, est le cadet de la famille. Il a, « par chance », trouvé une école à Bagdad. Quand à son épouse, elle enseignait à Falloudja. Depuis, elle est au chômage et ne perçoit rien du gouvernement, qui ne se préoccupe pas de son sort. L'ancien militaire ne cache pas son soutien à la « Mouqawama » - la résistance - et chuchote, comme pour se confier : Ici tout le monde résiste à sa manière. Quand je peux aider, je le fais sans hésiter. Il m'est arrivé d'héberger des moudjahiddines pendant quelques jours, également à Bagdad. Actuellement, certaines maisons de Falloudja sont louées par les résistants. Certains moudjahiddines proposent de payer un loyer de 10.000 dollars. A ce prix-là, rares sont ceux refusent. Hormis quelques quartiers, force est de constater que Falloudja reste entièrement contrôlé. Au fur et à mesure, les gens rentrent dans certains quartiers seulement. Le retour des exilés se fait petit à petit. Falloudja, anesthésié, reprend vie petit à petit. Et concernant les élections ? Saed, comme ces autres Falloudji, n'est pas allé voter. Alors qu'à Falloudja, la population essaie de survivre, à Bagdad, on s'est activé malgré tout à élire un nouveau gouvernement. Quelques jours après les élections, la « ville des mosquées » semble toujours faire partie d'un autre Irak...

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Publié dans Reportages

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